Souvenir intime : Ecosser son ego ou la désillusion d’outre-Manche

 

A l’âge de vingt-trois ans, je suis partie rejoindre un homme, que je ne connaissais pas vraiment, en Ecosse. Nous parlions, lui et moi, sur une plateforme de discussion instantanée. Nous nous sommes rencontrés via un forum privé sur internet qui n’existe plus aujourd’hui. Ce n’était pas tant un site de rencontre qu’un lieu de discussion, de découvertes, d’échanges. Et Alan, français d’origine britannique, aimait y passer du temps. Il venait d’émigrer en Ecosse. Nous avons conversé trois mois durant, et je commençais à éprouver une sorte de sentiment amoureux, je le trouvais beau, nous mettions en route la webcam de temps en temps, et nous discutions de longues heures, chaque jour. Quand j’émettais le regret qu’il n’habite pas Paris, il me rétorquait que je n’avais qu’à prendre un billet d’avion pour Glasgow, la ville dans laquelle il habitait. C’était l’été, je n’avais jamais mis les pieds en Ecosse, c’était parfait, je nous voyais déjà parcourir les High Lands, amoureux, insouciants, boire des pintes à Edinburg, flâner dans l’underground de Glasgow, sa ville, j’insiste, ce mec habitait à Glasgow. J’achète mes billets, plus qu’à attendre une quinzaine de jours. C’est toute heureuse que je descends de l’avion, récupère ma valise et me précipite dans le hall des arrivées. Il est là. Je le reconnais. Ce qui m’inquiète c’est sa mine. Il a l’air …non, pas embarrassé, mais comment dire… bizarre. Pas d’autres mots, son attitude est louche. Ca ne veut rien dire je vous l’accorde, je ne m’en suis donc pas formalisée de suite, c’est toujours étrange la rencontre « réelle » après plusieurs mois passés sur un support virtuel. C’est juste que, oui voilà, je ne m’imaginais pas cette façon bien à lui de tenir son corps, un sentiment de désarticulation, et puis il ne souriait pas. C’est déroutant d’arriver en souriant et de ne provoquer chez l’autre qu’une mine fade, morne, à l’expression figée. On se fait … la bise. Vraiment. La bise. Une bise sans émotion, la même bise qu’en soirée lorsque l’ami d’un ami débarque, qu’on ne le connaît pas, et qu’on lui fait… la bise.

Il me dit « on va à ma voiture », et je lui dis « ah oui ? On ne prend pas les transports en commun ? » Il ajoute « non c’est un peu excentré de Glasgow ». On roule. Beaucoup. Beaucoup trop, pour une banlieue. Je le lui signifie et il me répond, monocorde, qu’il n’habite pas tout à fait à Glasgow, qu’il dit aux gens Glasgow parce que ça leur parle, qu’ils peuvent situer la ville sur la carte. Lui, il habite Largs. Vous irez par vous-même voir sur Google images. J’aimerais pouvoir insérer un émoticône de dépit, juste ici. On arrive à Largs après une heure de route, on roule toujours, on dépasse Largs. Je demande à Alan ce qu’il en est, il me répond qu’il est en banlieue de Largs. Cela n’a pas de sens « banlieue de Largs », Largs c’est l’équivalent du Conquet, village breton dans lequel habitait ma grand-mère paternelle, vous irez aussi sur Google images. Et en fait non, elle habitait bien, elle aussi, en banlieue. M’enfin ce n’est pas une banlieue. C’est un lieu-dit, elle habitait Lochrist, à vingt minutes à pieds du Conquet. Là, c’est pareil, il habitait le Lochrist de Largs. Sauf que son Lochrist à lui, c’était quatre immeubles paumés au bord de la route.

Depuis l’aéroport, nous parlons très peu Alan et moi. J’essaie de rester optimiste, je me dis qu’il est un peu timide. Et puis, oui, je crois encore à un échange charnel qui briserait la glace et les malentendus de ce début d’histoire un peu ratée. Nous entrons chez lui, Alan a un colocataire, cela non plus je ne le savais pas. Peu importe, à part l’information que le colocataire existe, je n’ai pas la moindre trace d’un souvenir de cette personne. Je pose mes affaires et mon correspondant écossais me propose d’aller au pub. J’accepte. Le lieu est sombre, moquette à motifs au sol, banquettes en velours, à motifs elles aussi, certaines d’entre elles forment un demi-cercle, parfaites pour les réunions amicales ou familiales. D’ailleurs une famille est présente, il est 16h30, tout le monde est à la bière et au whisky, y compris le petit dernier qui doit avoir une dizaine d’année.

Alan et moi nous installons sur une autre banquette familiale, et il me dit en s’asseyant que c’est parce qu’on attend du monde. Ah chouette. Des amis. Une jeune fille arrive avec une dame âgée et un chien. Elles s’installent avec nous. La jeune fille doit avoir dans les dix-huit ans, peut être un peu plus. Elle est molle, avec plein de chaines autour du cou, un tee-shirt trop petit pour elle, des bracelets multicolores, un jean taille basse qui laisse dépasser un petit bourrelet blanc rose, des cheveux bruns et gras aux racines et secs et bleus ciel sur ce qui lui reste de longueur. Elle a un tatouage sur l’avant bras, sur lequel apparaît un peu d’eczéma, cela représente des fleurs et une sorte de phrase qu’on ne peut plus lire car l’encre a bavé. Le chien est petit, touffu, sans intérêt.  Alan leur parle en anglais, je ne comprends pas bien, elles ont un fort accent, il me présente. La jeune fille dont j’ai oublié le prénom, nous l’appellerons Casey,  me sourit et fait : « Hi ! », je réponds « Hey ! », on se sert la main. Bref. Je demande à Alan qui sont ces personnes, et il me dit : « Casey est ma petite copine, et voici sa mère ». Bah tiens ! Ah. Euh. Enchantée ? Suis-je enchantée ? Déconcertée peut-être. En fait je ne sais plus trop à quoi songer ni ce qui me déplait le plus. Est-ce l’idée qu’il soit avec quelqu’un ou que ce quelqu’un soit cette jeune punky-pouffe de dix-neuf ans  ?

Pendant cette semaine à Largs que j’ai écourtée à quatre jours, je n’ai quasiment jamais échangé avec Alan. Il n’était jamais à l’appartement. Sur lui, de réellement intime je ne sais que cela : Il aime la texture des aliments car il dit toujours, sur ce même ton ennuyeux, qu’il n’a pas d’odorat. Si bien qu’il achetait tout le temps la même préparation d’œufs durs écrasés dans une espèce de mayonnaise, car le mélange sec du jaune d’œuf avec le crémeux de la sauce lui plaisait beaucoup.

Pendant les deux jours restant de mon séjour, je me suis teint les cheveux en noir, sans doute en réponse au bleu ciel de Casey, et je suis allée une journée à Glasgow, ville déprimante au possible ceci dit, je m’y suis fait percer la lèvre inférieure, sans doute en identification à la punk attitude dégénérée de Casey. Et aujourd’hui je porte des chaines autour du cou.

 

Et vous ? Avez-vous un gros WTF de rencontre pseudo-amoureuse ?

« L’hystérique est un(e) esclave qui cherche un maitre sur qui régner »

Le titre est de Lacan : #jacquottoujourslebonmotpourselapéter

Qu’est-ce donc encore cette histoire de quelqu’un qui se prendrait au jeu inconscient d’être en position d’esclave pour ensuite essayer d’en sortir ? Et puis esclave de quoi, de qui ? Et de quel maître parle-ton ? Le but est-il d’accomplir ce règne ? Ou de rester en position d’esclave ?

On pourrait d’abord faire l’hypothèse qu’avant de chercher un maitre, l’hystérique est esclave de son corps. Un corps douleur, un corps en scène, un corps qui se montre et se plaint. Pulsionnalité débordante qui va rencontrer le désir de l’Autre, incarné par un maitre chargé de soulager ce corps qui crie en [suivant les époques et les rencontres] le brûlant (bon là je vous avoue que le jeu est de courte durée), le frappant, le contraignant, le soignant, le baisant etc etc.

Si on attribue l’hystérie à une pathologie du féminin c’est à mon sens parce que le corps des femmes fut longtemps – et l’est toujours – cette chose mystérieuse, inquiétante, tabou que l’homme tente de maîtriser tandis que la femme, à raison, se révolte, quand elle en a les moyens. Cependant de cette dialectique sociale nait aussi une dialectique inconsciente et il se pourrait que de ce fameux mystère corporel naisse une jouissance qui pourrait se traduire ainsi : « dis-moi toi qui es si malin de quel mal je souffre ». Je pense tout de suite au film l’Exorciste, durant lequel la situation empire à mesure que la maitrise augmente.

Et je pense également à la naissance de la psychanalyse, discipline qui prend sa source dans la tension hystérie-médecine de l’époque. Des femmes se présentent à l’hôpital avec un mal que les médecins ne parviennent pas à soigner, un corps qui joue une nouvelle partition, il y a certes des notes en commun, on repère une paralysie, des symptômes ici et là, mais la cause reste obscure et surtout les paralysies ne suivent pas le trajet physiologique, comme si cela répondait à une logique autre, mais laquelle ? On ne répondra pas à cette question ici. Ce qui m’intéresse avant tout c’est de montrer que ce concert se joue à plusieurs. Ce n’est pas le maitre d’un côté et l’hystérique de l’autre. C’est une sorte d’accord commun qui sonne un peu faux. C’est une cacophonie que le maitre tente de délayer avec son savoir, par exemple de médecin, ne voyant pas plus loin que le bout du nez de sa théorie, et que l’hystérique aussi inconscient(e) soit-il-elle s’amuse à embrouiller, tout en l’implorant de l’aider.

Sur la photo j’ai mis l’hystérique à la place du maitre, en position de femme-orchestre, c’est elle qui mène la danse dans une fausse indifférence, en en faisant trop, en jouant plusieurs partitions, elle pose son énigme à une armada de chefs d’orchestres se retrouvant malgré eux à la place des musiciens. Un peu relayé à une sorte de soumission, non pas à l’hystérique en tant que tel mais soumis au mystère posé, sans finalement prendre en compte qu’ils ont affaire à un humain qui joue sa petite musique inconsciente.

C’est Freud qui tentera un angle nouveau, en écoutant sa musique plutôt que d’essayer de la faire taire.

Et je l’en remercie.

 

Crédit photo : www.revetaphoto.com

Attention Caca inside

On a tous un ami qui répartit méticuleusement les centimes de la note au bistrot tout en racontant son dernier achat à 400 balles. Je suis moi aussi cette amie à pas mal de moments. D’ailleurs j’ai un pot chez moi rempli de centimes et je prends un malin plaisir à y mettre mes micro-crottes-piécettes toute l’année jusqu’à l’instant où je me décide, une fois bien plein, de l’emporter à la banque. Même sans le terme « micro-crotte », je pense qu’on peut aisément reconnaitre le parallèle avec ce que Freud appelle « le caractère anal », ce qui n’a rien à voir avec le fait d’avoir une tête de cul.

                                                          Regardez-moi ce bel étron!

 

Dans la tête de Freud caca = argent = cadeau = enfant qui que pourquoi ? Parce qu’à un moment il va falloir s’en délester d’une manière ou d’une autre, sereinement, méthodiquement, dans la violence, les cris, les pleurs, la jubilation, bref peu importe, difficile d’y couper (c’est le cas de le dire, c’est pas facile de couper). Le caca c’est quand même le premier cadeau d’un enfant à ses parents : « oooh le beau caca, bravooo, tu es formidable » et lui de répondre : « au revoiiiiir cacaaaa ! ». Ce qui, rapidement, peut alors devenir une monnaie d’échange (constipation, devenir propre, le pot etc) et une source d’angoisse parentale.

Dans tous les cas, le caractère anal peut à la fois devenir maitrise absolue (rétention) ou au contraire gros lâchage (expulsion). Ces deux extrêmes peuvent parfaitement cohabiter, entrer en conflit… D’où l’achat compulsif par un homme d’une guitare électrique qui servira deux fois l’an (c’est du vécu, machin si tu passes par là, je t’aime toujours… non j’déconne). Mais quand il s’agit de faire les courses du quotidien ce même homme t’emmerde parce que, je cite :  « t’as acheté des yaourts « Les deux vaches » et que ça coûte plus cher que les yaourts « Yoplait » alors que tu comprends c’est quasiment pareil et on économise 78 centimes et que  78 centimes à chaque plein de course et bah ça compte ! Et d’ailleurs il est actuellement 10h45, c’est mon heure, je vais aux toilettes, peux-tu mettre de la musique pendant ce temps ? je reviens dans 21 minutes. » Oui il y a une minute pour faire brûler le papier d’arménie, hyper important le papier d’arménie pour certaines personnes. En fait les vraies princesses du caca ce sont les névrosés obsessionnels…

Tout ça pour dire que je trouve assez passionnant le rapport des gens à leur caca, entre ceux qui ont un horaire fixe et un temps assez long, qui finalement préparent la perte, l’encadrent, en font une sorte de rituel ; ceux qui y vont un peu n’importe quand quitte à y aller 4 fois dans la journée pour tout expulser et qui passent à chaque fois une minute trente dans les toilettes, en mode allez hop faisons presque comme si ça n’existait pas ; ceux qui n’y vont quasiment jamais et qui dès lors s’emmerdent l’existence au sens propre comme au figuré ( ça aussi c’est du vécu… hum… perso cette fois), qui conscientisent bien l’objet à perdre dans leur bide, voudraient le lâcher, en font une mission quotidienne qui échoue souvent lamentablement ou au contraire dénient complètement l’objet à expulser et se laissent prendre par une surprise très désagréable au bout de quelques jours (voire semaines) quand les intestins ont décidé que ça y est c’est maintenant. Ca en général ça fait mal …

Tout cela dit finalement pas mal de choses sur nos rapports à la perte, à la dépense et à la contrainte, celle imposée par le corps, imposée par l’Autre, la société et au final celle qu’on se fait subir à soi-même.

Héberger la vie, chanter l’amour..!

Elle met du vieux pain sur son balcon pour attirer les moineaux les pigeons *air connu*. Désolée, en plus je déteste Francis Cabrel.

Sauf que j’ai jamais fait ça, quelle horreur ! C’est dégueu un pigeon ! Nan, en fait j’ai fait pire. Souvenez-vous, il y a un an, j’avais fait une vidéo sur le rangement/tri/abomination de mon appartement à l’abandon où j’avais été jusqu’à retrouver des vieilles tranches de pain de mie grillé au fond d’une boite censée contenir du sucre. Je pensais avoir atteint l’acmé de la mélancolie ménagère avec cette trouvaille mais c’était sans compter sur la découverte que j’ai faite sur mon balcon il y a quelques jours. La vie est née. Et ça m’a tant émue que j’ai reporté la sortie de l’article avec revetaphoto.com (oui on a fait une nouvelle super photo psychanalytique, et bah ça attendra ! parce que merde j’ai des bébés pigeons sur mon balcon et ça c’est super mega plus important !!)

 

Pigeon en train d’analyser la situation géographique du quartier : ratio confort-sympathie-accueil pour rapports sexuels réguliers et couvée

 

Cela fait plusieurs mois que je me dis que mon balcon est un bordel à pigeons. En fait même ça fait plusieurs années au printemps que je me fais cette remarque, en mode, « Manu, préoccupe-toi de virer ces foutus oiseaux qui viennent consommer sous tes yeux plus souvent que toi la beauté du geste sexuel ». Donc tous les ans, je les vire. Tous les ans, dès que je suis chez moi et que j’en vois je me lève de mon fauteuil et je tape dans mes mains pour les faire déguerpir. Mais je dois le faire mollement, à ma façon, si bien que chaque année, ils débarquent de nouveau. Et ce printemps, me suis dit « fuck ». Bah allez, venez les piafs, je m’en fous. Et j’ai vu que mon balcon se transformait en tripot à pigeons, à base de deux ou trois en train de causer, roucouler, me saouler.

Il se trouve qu’il y a quelques années j’ai eu un chat. Là vous vous dites, ok coq à l’âne, de quoi pourquoi elle nous parle de son chat d’un coup, mais ça a un rapport, juré. Bref ce chat je l’adorais, je l’ai adopté à des gens qui l’abandonnaient à moitié, qui m’avaient expliqué que potentiellement il avait été empoisonné par je ne sais quoi (oui bon ok là ça a peut-être moins de rapport avec les pigeons mais tant pis, c’est pour expliquer, tenter de justifier comme je peux ce qui va suivre), bref ce chat c’était Cosette. Un an après l’avoir eu, elle s’est mise à tousser et elle est morte huit mois après, d’un cancer des poumons, à moins de trois ans. Bref traumatisme, histoire triste, #encorenedeuildecechat.

 

N’était-ce pas le chat le plus mignon du monde ? :'(

Et bien figurez-vous que je n’ai jamais pu me séparer de sa litière, qui est un gros bac avec toit et porte battante, genre la maisonnette du caca ! J’aurais pu la donner, la jeter, la mettre à la cave, et bien non j’ai décidé de la mettre sur mon balcon, et ça fait maintenant bien 5 ans que cette litière (vide je vous rassure) est là. Et bah v’là ‘ti pas ce qui a rené (du verbe renaitre, pas le mari mort de Céline Dion) de ses cendres là dedans ? Des pigeons pardi !

 

Laisse-nous tranquille Manu, casse toi !

J’ai une famille pigeon sur mon balcon. On a noué des liens tellement fort que maintenant quand je tape dans mes mains (juste pour faire le test hein je laisse les parents s’occuper de leurs petits, je ne tue personne et n’emmerde personne ok ! J’anticipe les commentaires vegans) et bien quand je tape donc dans mes mains, ils s’envolent plus ces cons, zont pas peur, sont là à la cool, ils me regardent du coin de l’oeil style « wesh on va peut-être même faire une deuxième couvée ».

 

La mère qui pose pour moi sur les photos, belle gosse dans le reflet.

 

edit 17h44 : Putain j’ai vu un oiseau débarquer en mode prédateur, beige et bleu, j’ai tapé ce plumage dans google et je l’ai reconnu : un geai des chênes !!!! Nan mais c’est ouf ! je l’ai viré c’est des pilleurs de nid apparemment. Mais quel zoo, bordel ! Et les parents pigeons en mode à la cool en face qui foutent rien ! Si je le revois j’essaie de le prendre en photo avant de le virer.

Morcellement

Le morcellement. Ca, c’est bien une notion qui m’a longtemps paru incongrue, ou plutôt j’avais dû mal à saisir cliniquement ou au travers de mon expérience de sujet, ce que ce terme recouvrait.

Parce qu’il faut bien le reconnaitre, pour la plupart d’entre nous, le vécu morcelé est un très lointain souvenir. Le leurre du miroir a opéré, enfant nous avons jubilé face à ce qu’on a reconnu comme nous-même, étayé d’autant plus par la parole d’un adulte qui a validé cette image comme étant la nôtre. Et même si je m’évertue à amener l’idée que la totalité et l’unification corporelle n’est qu’une identification à une image extérieure, on est bien content que cette illusion fonctionne !

Alors certes, il y a bien ces moments d’inquiétante étrangeté, ces moments fugaces de vérification que tous nos membres sont bien en place, ces instants de diffusion corporelle que peuvent provoquer certaines drogues ou certains états d’euphorie. Ce sont les témoins, les retours du refoulé d’un vécu éclaté.

 

 

Pour certaines personnes, notamment les personnes schizophrènes, il faut apprendre à vivre avec ce vécu et le rendre moins désorientant, moins angoissant. Récemment j’ai vu le documentaire « A ciel ouvert » de Mariana Otero, que je ne suis pas sure de conseiller par ailleurs. Sans rentrer dans les détails, j’ai trouvé que les protagonistes usaient et abusaient du jargon lacanien et le film a plusieurs longueurs qui ne rendent pas justice au propos. Cependant, il y a un moment passionnant où certains praticiens évoquent l’image que ces enfants psychotiques ont d’eux-mêmes. L’un raconte comment il a demandé à un jeune homme d’aller se laver en lui disant « lave-toi ». Celui-ci est allé dans la baignoire. Quelques instants plus tard, l’éducateur va vérifier où il en est, le jeune était resté immobile dans la baignoire. L’éducateur lui a alors dit qu’il pouvait commencer par les mains, le jeune homme a obéi, s’est lavé les mains et voilà, ce qui lui a permis  de comprendre à cet instant qu’il lui fallait énumérer toutes les parties du corps pour que cela prenne sens pour ce sujet. Le « toi » semblait ne renvoyer à rien. D’autres ont alors raconter que pour certains le « lave-toi » provoquait des gestes sur le devant du corps, de façon plane, comme si il n’y avait pas de prise en compte, et du volume du corps et de sa partie cachée. Une identification complètement collée à la surface pourrait-on supposer.

Dans l’image/photo que j’ai proposée, je voulais rendre compte de cette non-totalité, au delà même du morcellement. Si on regarde bien l’image, ce sont certes des pièces de puzzle mais elles sont non-emboitables, une façon de spécifier l’effort de rester entier par moment, que cette unification ne va pas de soi, qu’elle est une construction plus ou moins précaires suivant les sujets.

Dans la main se trouve l’objet a, duquel Lacan disait « l’objet a, le psychotique l’a dans la poche ». Pour rappel, l’objet a est une invention conceptuelle de Lacan qui se rapproche assez de ce que Freud appelait l’objet perdu. Ici c’est l’objet perdu du fait du langage. J’appelle Maman et elle n’est déjà plus là, du fait même que je l’appelle c’est prendre le risque de son absence. (J’ai pris maman ça pourrait être n’importe qui) Et cette absence est cause de notre désir.

Dans le vécu psychotique, le langage n’a pas provoqué cette perte de la même façon. L’objet a, le sujet s’y accroche, au risque que le langage ne l’attaque lui directement. Sur la photo on voit cette main qui s’accroche à l’objet, je garde l’objet même au risque de ma désintégration physique. C’est ce qui donne les signes dans la psychose, ces mots qui font office d’ordre, d’injonction, qui concernent le sujet et lui font se sentir porteur d’une mission, quand le délire est fortement installé. Comme l’objet est toujours là, dans la main, dans la poche, c’est le sujet entier qui peut se confondre avec l’objet, le poussant parfois à se faire objet, objet de jouissance, objet-déchet, objet de sacrifice etc. Ce n’est plus ce petit objet métaphorique qui a été mis en circulation, mais  bien le corps, dans son ensemble diffracté.

crédits photo : revetaphoto.com

Le schéma L de Lacan, rien que ça !

Voici la première image de la collaboration psychanalytico-photographique entre Reve ta photo et Mardi Noir. J’ai voulu, à ma manière, et avec l’aide esthétique du studio photo, représenter le schéma L, de Lacan. Le fameux schéma des premières années de séminaire, l’intersubjectivité selon son auteur et nous allons voir que ce n’est pas une mince affaire ! Cela dit, c’est par cette entrée que je suis tombée complètement sous le charme de la pensée lacanienne ! C’est un schéma qui n’apporte pas de réponse toute faite sur notre rapport au monde mais qui soulage à bien des égards et surtout qui ouvre à d’autres questions.

 

Je me suis permis d’ajouter des points théoriques de la pensée de Lacan qui chronologiquement arriveront plus tard, mais pourquoi s’en priver ?

Commençons par le Sujet, en haut à gauche du schéma. Représenté dans les premières années sans barre, il sera ensuite toujours écrit « $ », S barré, c’est le Sujet divisé. Pourquoi parler de division subjective ?

Premièrement si on se réfère à Freud et ses différentes topiques : Inconscient-Préconscient-Conscient puis Ça-Moi-Surmoi, on se rend compte que de définir le Sujet en le rapportant à différentes instances, c’est déjà montrer qu’il n’y a pas de totalité subjective, qu’il y a conflit au sein même du Sujet, il est donc divisé : dois-je manger ce gâteau au chocolat qui me ferait tant plaisir ou continuer mon régime pré-estival pour rentrer dans ce maillot de bain Sandro couleur sirène qui me tente tant ? Dilemme cornélien, on est d’accord.

Deuxièmement, le Sujet est divisé par le registre Symbolique (la culture, le langage), appelé le grand Autre (incarné en bas à droite de la photo). Le Sujet est fondé par l’Autre (d’où la flèche qui part de l’Autre vers le Sujet) et dans le même temps cette fondation signe sa division. C’est la partie aliénée du Sujet, pourtant fondamentale  pour advenir. La culture impose sa loi au Sujet qui s’y assujetti, les grands interdits étant l’inceste et le meurtre.

Pourquoi est-il divisé par le langage ? Le Sujet est sujet du signifiant (le signifiant étant l’image acoustique d’un mot, ça résonne… et non le concept, le signifié, qui… raisonne), et ce signifiant est lui même rattaché à un autre signifiant etc. Le signifiant n’est donc pas unique.
Par exemple : pendant mon enfance on m’appelait souvent « mon chat », ce « chat » est rattaché aux souvenirs des chats de la famille et de la charge affective attenante, je m’aliène donc à ce signifiant « chat ». Ce signifiant « chat » peut me renvoyer personnellement au chat que j’ai connu dans mon enfance, mais pour ma mère qui me donne ce nom, au départ « chat » lui renvoie à encore d’autres chats, que je n’ai pas connu. Il y a donc une multitude de chaînes signifiantes qui fondent le sujet. De plus en parlant de cela, je pense au chat de mon enfance et je repense à sa couleur, noire, ses yeux jaunes, les souvenirs autour de ces couleurs. La mort de ce chat quand j’ai douze ans me renvoie à des évènements qui s’y rattachent la même année etc. « Mon chat » n’est pas juste un concept (tout le monde sait ce qu’est un chat), c’est surtout tout un rappel de signifiants, la plupart d’entre eux étant refoulés au fin fond de mon inconscient.

Enfin, comme dit très justement un jour par un prof : quand on peut nommer, notamment souvent en premier « Maman » c’est un nom qu’on donne à la perte. Quand on parle, quelque chose se perd, et on a beau parler, on ne sait pas souvent bien ce qu’on raconte, ça parle, ça s’échappe, ça rend flou 🙂
L’objet perdu à ce moment est nommé par Lacan, « objet a » cause du désir. Ici représenté par la fleur à gaude du Sujet. Ce n’est pas tant un objet qu’on cherche, on dirait plutôt que sa perte fonde le désir, la recherche, et finalement plus on le cherche moins on le trouve et on continue de désirer.

 

Le schéma d’origine

 

Passons au grand Autre, lui aussi est barré ! Même si il n’est pas représenté comme tel sur le schéma d’origine, assez vite, Lacan parlera du grand Autre barré. C’est à dire que la culture, le langage, comme le Sujet, n’est pas totale. C’est pourquoi sur la photo, j’ai voulu représenter cet être drapeau qui perd son pantalon ! 😀 Pourquoi le langage est-il également barré ?

Et, bien de fait, si le langage n’est pas total, il se construit de signifiants en signifiants, de signifiés en signifiés. Pour le signifié, qui est le mot-concept, si je veux définir chat, je dois utiliser d’autres mots-concepts : mammifère, animal, poilu (etc) qui eux-mêmes sont définis avec encore d’autres mots etc.
De plus, ce grand Autre, n’est pas le président de la république, ni Dieu, ni la science mais nous pouvons par moment attribuer à ce genre de fonction cette qualification de grand Autre, comme finalement instance qui nous assujettit et nous castre. Dans la névrose, on va chercher à s’accommoder avec cette castration, on va se poser des questions, on va parler des heures de politique ou de religion etc, s’exalter, se déprimer. Si le président fait de la merde, on va se dire qu’il est con, qu’il fait n’importe quoi, qu’il pense à ses intérêts, m’enfin c’est souvent pour qu’il puisse lui-même se sauver les fesses quand ça chauffe.
Dans la psychose, et plus spécifiquement, dans la paranoïa, ce grand Autre n’est pas barré, il est tout puissant, on lui attribue des envies, des manipulations, il est incarné comme persécuteur, car il est le TOUT, il ne lui manque rien, donc ses actions sur les sujets sont forcément pour sa jouissance personnelle purement gratuite d’un monstre sans limite. On retrouve le père de la Horde de Totem et Tabou.
Si on en revient juste à la définition du grand Autre comme Langage, nous pourrions dire que le névrosé jouit du langage, utilise les mots pour tenter de résoudre bien maladroitement souvent sa question singulière. Dans la paranoïa, le Sujet est joui par le langage, les mots utilisent le Sujet, il se sent manipulé, ce qui le pousse à trouver une réponse logique, c’est souvent le délire.

Et enfin la diagonale imaginaire moi – petit autre souvent réduite ainsi : a – a’

C’est la diagonale du miroir, de l’expérience d’un moi du Sujet, en bas à gauche, vécu comme morcelé, notamment par le langage de l’Autre (d’où la flèche qui va de l’Autre vers le moi, sur le schéma). Par exemple, au tout petit, j’attrape son pied, et lui dis, c’est ton pied. Je lui parle, l’appelle de plusieurs signifiants, il y a découpe du Sujet. Bref ce Moi, qui ne s’est encore jamais reconnu dans l’image du miroir ou dans un petit autre qui lui ressemble (par exemple à la crèche, à l’école etc), se vit morcelé, et par les signifiants et par sa propre perception de lui-même, on ne se voit jamais tout seul comme unifié. Jusqu’au jour où le Moi du Sujet se voit dans ce petit autre et s’identifie de suite à cette image. Pourquoi la flèche sur le schéma, va du petit autre au Moi ? Parce qu’encore une fois, c’est par l’image que le Moi s’unifie, cette unification est extérieure. C’est un leurre, souvent à renouveler. Voir le plaisir du selfie, de se mater dans la glace, de regarder les autres dans le train etc. Si ce leurre est barré par la diagonale symbolique, comme sur le schéma, c’est un leurre qui peut avoir ses limites. Je me regarde dans le miroir, je m’enivre de mon image, puis j’en sors, je me dis « oh bizarre, agréable, désagréable, etc ». Si je n’ai pas la possibilité de limiter cette expérience, c’est encore là que la paranoïa peut advenir. L’image me parle personnellement à Moi.

 

J’espère vous avoir apporter quelques billes pour capter ce schéma de la mort hyper complexe ! Le petit livre de Alain Vanier Lacan m’a super bien aidée pour écrire cet article, pour les courageux qui souhaitent aller plus loin, c’est un auteur que je trouve très clair et qui ne vulgarise pas trop non plus, on ne perd pas le propos de Lacan, Vanier tente surtout de le rendre accessible, et si on ne comprend pas tout c’est pas bien grave.

Aux étudiants en psycho : s’il vous plait, complétez avec d’autres sources que la mienne !

Pour ceux qui tombent ici par hasard et ne connaissent pas mes vidéos, je vous encourage à poursuivre avec :
Le narcissisme : https://youtu.be/KvmMUJuOVvk
La métaphore paternelle : https://youtu.be/yTWJOJsLTbY
L’objet a : https://youtu.be/R5WrC9DQ-k8
L’objet regard : https://youtu.be/Hgh_MmyNC5E

 

A bientôt !

Rêve ta photo !

Si vous suivez  mon activité internet depuis un moment, vous savez que je ne fais de la publicité pour rien ni personne. A part peut-être indirectement pour Michel Onfray, et de ce fait, mon karma se portait mal. Putain ! C’est peut-être pour ça que mon mec m’a larguée !!! Saleté de Michel, tout est de sa faute.

Une fois donc n’est pas coutume, je vais faire de la pub à des gens super bien ! Lui est photographe, Elle est prof de socio/anthropo à l’université (tiens d’ailleurs, c’est elle, ma copine, qui m’avait invité à donner un cours durant un de ses travaux dirigés et j’en avais fait article/vidéo juste  » ici  » ) et ensemble Ils ont créé leur studio photo qu’ils ont appelé : REVE TA PHOTO

 

 

Le concept étant de détourner les photos faire-part qui peuvent parfois virer un peu à la sauce crème béchamel guimauve et licorne, mais également les photos de famille, les shootings que certains souhaitent s’offrir etc. L’idée ici c’est no limit, toujours dans le respect de la loi évidemment, mais c’est quand même bien plus rock’n’roll que la plupart des studios tradi.

Voilà ce qu’ils sont capables de réaliser

Evidemment c’est payant, évidemment je ne suis pas en train de vous dire hey les gars allez faire une photo ce serait sympa pour mes potes. Non. On va dire en revanche que si jamais vous aviez en tête, l’envie, la nécessité, l’urgence vitale de réaliser une photo, quelle qu’elle soit, et bien ils existent, ils sont super, et ils veulent s’éclater aussi. On va dire également que cela me chagrine qu’ils n’aient pas un peu plus de visibilité vue la force délirante qui peut s’échapper de certaines prises de vue : et on s’en rend bien compte sur leur instagram (je suis super nulle non ? je veux dire pour faire de la pub aux gens, j’ai l’impression de vous vendre des yahourts… merde quoi ! allez liker leur page ! je sais maintenant pourquoi je ne suis pas une communicante marketing)

Surtout que là, je vais vous balancer les deux photos qu’on a faites ensemble, en mode glamcroc’ et hip-hop hippo, mais qu’il est très fort probable dans un avenir proche qu’une collaboration entre Rêve ta photo et MardiNoir voit le jour pour mettre en scène via la photographie des concepts psychanalytiques. Et j’ai trop hâte de découvrir le résultat. En attendant, si le concept vous amuse et que leur univers mi-tendre mi-fou vous éclate, je vous invite à les suivre sur instagram ou sur facebook.

 

 

Billet d’humeur #1 : Pas d’amour, pas d’argent et pas de forme, je ne suis pas Madame Soleil

Vous ai-je dit que je m’étais faite larguer comme une vieille chaussette (ça c’est pour le côté je veux susciter de la pitié, j’ai droit, c’est récent) il y a une quinzaine de jours ? Je crois que je le mentionne de manière très vague au début de ma dernière vidéo sur le tatouage… Mais je pense qu’il est peut-être temps de parler d’amour, d’amour raté en fait, plus précisément. Parce que c’est l’histoire de ma vie. Et j’ai beau avoir quatorze ans d’analyse derrière moi, je crois que j’ai mis le doigt enfin sur quelque chose et ce quelque chose ne me rassure pas des masses : je suis dépendante et je ne vois pas vraiment l’intérêt de changer. Parce que ça ne me dérange pas, éthiquement, et philosophiquement, d’assumer l’idée que oui, j’ai besoin des autres, j’ai besoin d’un autre, j’ai aussi envie, j’ai le désir etc. Je ne me suffis pas. Du tout. Pourtant je me considère, dans la limite de l’inaliénation disponible, plutôt libre. Libre de penser, de m’exprimer, de fréquenter qui je veux, de m’habiller comme je le souhaite, bref, cette liberté m’est extrêmement chère et pour rien au monde je ne veux d’un partenaire qui restreint cette liberté. Et What The Fuck ! C’est quand j’aime et que je suis aimée, que je me ressens la plus libre, bizarrement c’est via cette dépendance que je vis bien la solitude, être seule en présence de l’autre comme dirait Winnicott.

Je rayonne.

 

 

Alors ok. Non parce que on m’a expliqué que c’était mal d’être dépendante, la société me dit que je suis pas une femme accomplie si je dis que j’ai besoin d’un homme (mon cas très hétérocentré mais je pense que ça vaut pour tous les gens qui s’assument dépendants). Je conçois tout à fait l’indépendance de certains et grand bien leur fasse. Moi je rêve d’un petit logis provincial avec mon chéri, vivre sans de grands moyens, je n’ai pas une ambition professionnelle folle, en revanche j’aime la fibre artistique, la mienne et celle de l’autre. Peut-être. Non. Sûrement. C’est pour ça que je ne sors qu’avec des artistes.

Je trouve par ailleurs que la vie est bien plus douce à deux, et à plusieurs, entre couples et entre amis, en famille. La chaleur. Se tenir chaud, comme l’a dit si justement un jour une de mes amies.

On va où avec de tels mots ? Aucune espèce d’idée. Même si au bout d’un moment le célibat redevient une forme affective tout à fait envisageable. Ce qui me perturbe, de façon extrêmement singulière, c’est le changement. Quand je donne ma confiance à quelqu’un, j’y suis à fond, je me donne. J’ai cette espèce de vision old school de l’effort dans le couple. J’ai la sensation que tout se dépasse et tout peut se régler. Quand j’aime c’est jamais à moitié. Et cela doit être effrayant pour l’autre.

Et aujourd’hui j’ai peur. Peur de rencontrer de nouveau quelqu’un. Peur de m’attacher. Peur de découvrir un nouveau corps, une nouvelle voix. Encore. S’y habituer. S’y plaire. Et devoir la quitter.

Le jour du Seigneur

Je dédicace cet article à la paroisse qui a grandement participé à faire de moi ce que je suis aujourd’hui.

Dimanche. Jour des lessives, des masques capillaires, et autre argile sur le visage. Mais surtout jour du Seigneur ! Ou pas.

Le masque de la foi

Le masque de la foi

Hier on m’a demandé mon rapport à la religion, dans le cadre d’un petit entretien. Et comme à chaque fois qu’on me pose cette question, j’ai un souvenir ému pour mes années d’enfance et d’adolescence durant lesquelles, et vous n’allez pas le croire, j’allais à la messe tous les dimanches. Cette énième évocation de ce parcours au catéchisme et à l’aumônerie m’a donné envie de partager mon ressenti vis à vis de la religion. C’est une question que je trouve difficile. J’ai le sentiment qu’en France, parler du religieux équivaut toujours à une caricature. Et dans les milieux laïcards (pas laïcs hein laïcards voire anti-religieux) ce n’est pas une mince affaire que de s’exprimer sur cette question là sans avoir des rires gras ou un regard empli à moitiés égales de pitié et d’incompréhension.

Si t’es catho t’es pédo, si t’es musulman t’es terroriste, si t’es juif euh t’es juif, t’es déjà une caricature à toi tout seul.

Je vais pas faire durer le suspense plus longtemps, je suis athée. C’est à dire que je ne crois pas en Dieu. Ce n’est pas pour autant que je n’ai pas d’histoire avec la religion. Et être athée c’est aussi un positionnement vis à vis de cela. Il me semble d’ailleurs qu’interroger son athéisme est aussi intéressant que d’interroger sa foi religieuse.

Mes parents ont eu une éducation religieuse, bien que scolarisés dans le public, ils allaient à l’église et suivaient des ateliers de catéchisme. Je crois qu’ils en ont gardé un bon souvenir. Et leur pratique religieuse s’est perpétuée de manière inégale durant l’âge adulte. Après pas mal de déménagements en France, les voilà installés à Paris, peu de temps avant ma naissance. Et la paroisse, il faut le dire, est un bon lieu de lien social quand on débarque dans une ville et qu’on aimerait rencontrer du monde (au même titre que les autres lieux de culte). Alors ils s’y investissent, surtout ma mère, et quand j’acquiers l’âge de suivre des ateliers j’y suis inscrite. Il faut l’avouer, de mes 3 ans à mes 11 ans (maternelle/primaire), j’en ai un peu rien à foutre, c’est la routine, le quotidien, ça ne me fait aucun mal (à part les bisous appuyés de Père A.) (ahah non Père A. n’est pas pédophile mais Père A. aurait peut-être dû se marier et faire des gosses plutôt que de nous démontrer un peu trop son affection… Ah que je n’aimais pas les bisous de ce prêtre ! je n’aimais pas non plus les chips périmées qu’il nous offrait,  c’est pas dans cette église qu’on aurait mangé de la grande bouffe luxueuse,  les prêtres y étaient missionnaires ( mode de vie très modeste et nomade ( la sédentarité ne dure que quelques années à chaque endroit )).

Regard rempli de foi / cierge phallus bien trop grand

Regard rempli de foi au baptème de ma cousine / cierge-phallus bien trop grand mais qui me rendait fièèèèère 😀

Et puis en 6ème, je découvre l’aumônerie (même paroisse mais autre lieu, destiné aux collégiens et lycéens). Enfin je la découvre de loin, parce que ça me saoule grave de participer au groupe hebdomadaire pour réfléchir à Jésus Christ. Comme je vous dis, j’en ai globalement rien à carrer. Mais j’ai entendu dire que l’aumônerie organise des week-end dans l’année et ça ! je veux y aller ! je sens le bon plan de potentielle éclate. Alors très inquiète je demande à l’aumônier si je peux venir aux week-ends sans venir au groupe hebdo, inquiète d’être obligée d’y participer, et Père M. me dit que bien sûr je viens à ce que je veux. Je découvre les week-ends, mes premières nuits blanches, les bataille d’eau, les jeux, les veillées, les promenades, et toujours la messe le dimanche, mais autant de rigolade vaut bien une heure de messe.

A partir de la 5ème je vais au groupe hebdo, je pose mes questions, je dis que je trouve ça un peu con les miracles et toutes les paillettes qui englobent les évangiles. On m’explique avec des mots beaucoup mieux appropriés ce qu’il y a dans les textes. Et surtout on m’enseigne la tolérance et l’amour du prochain. Bon alors ça évidemment, en tant que psychanalyste aujourd’hui je trouve que cela a ses limites, l’agressivité est aussi présente que la tendresse et l’une sous-tend souvent l’autre MAIS ce que j’ai appris surtout c’est quand même une forme de respect et d’écoute et de ne pas tomber dans les travers d’adolescent (que je vivais par ailleurs au collège/lycée) à se moquer, faire du mal en groupe à quelqu’un d’un peu fragile etc. Et j’ai beau chercher aussi loin que je veux là où j’aurais pu apprendre ça ailleurs et je vois pas. Pas à la danse classique (certainement pas même), pas au collège, pas dans la rue.

L’aumônerie est vite devenu un repaire et un repère, un véritable foyer, hyper sécurisant et en même temps hyper marrant : à partir du lycée c’est là que j’ai eu mes premières expériences alcoolisées, mes premiers joints, mes premières amours, mes premières fêtes all night long. J’y ai vécu des vacances délirantes, des randonnées d’une semaine sans sanitaire à se doucher avec des tuyaux d’arrosage en maillots de bain ou même tout nu pour les plus téméraires. J’y ai connu mes premières batailles de gauche, mes premiers anarchistes anti-religieux qui pouvaient quand même pas s’empêcher de venir squatter parce qu’on était trop bien dans les gros canap’ de l’aumônerie. J’y ai connu les premiers discours musulman et juif. En gros j’y ai connu l’art du débat politique, religieux, athée.

J’y ai connu un prêtre nietzschéen et un prêtre ancien footballeur de ligue 1.

J’y ai connu l’expérience de groupe la plus sympathique.

Donc, oui. Je suis athée. Mais je crois fondamentalement en l’expérience de la pratique religieuse, dans ce que cela peut apporter comme valeurs et comme plaisir surtout.

Et quand j’ai eu mon bac, j’ai cessé toute pratique et en cela je me dis que ces 15 ans étaient réussis, j’y ai appris plein de choses sans pour autant avoir le cerveau lavé.

 

 

The Jinx – La vie et les morts de Robert Durst

Robert Durst entre, pour moi, au palmarès des cas cliniques qui mériteraient d’être bien plus célèbres ! Une notoriété un peu sale, certes, mais tellement intéressante…

Pour ce qui est de la série en elle-même, c’est la numéro 1 de mon année 2016.

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The Jinx, en français « le porte-poisse », est une série documentaire de 6 épisodes, distribuée par HBO en 2015 et réalisée par Andrew Jarecki. C’est une sorte de Faites entrer l’accusé littéral et bien plus fou. Parce que il ne s’agit pas d’un simple documentaire, ce n’est pas seulement le film d’un objet ; le réalisateur est impliqué au delà de son rôle, c’est aussi le film d’une rencontre. Simplement voilà, cela n’a rien de mielleux ou de je ne sais quoi, blablabla, c’est une rencontre entre le sujet et l’objet, non ! Je ne sais pas comment vous décrire cela sans trop vous en révéler. Mais pour user d’une métaphore, mettons que je suis une souris (= A. Jarecki le réal) et que j’adore le gruyère (= Bob Durst), alors j’en mange un peu de temps en temps, et un jour, un gruyère se met à émettre un fumet très attirant, je m’en approche et je tombe sur une montagne de gruyère, et je ne peux plus reculer, le fumet embaume jusqu’à une quasi hypnose, alors je commence à manger en sachant pertinemment que je me dirige sans doute vers des problèmes futurs, indigestion, obésité, cholestérol…

Donc en gros Jarecki s’est intéressé à Robert Durst bien avant 2015, il a réalisé un film fiction All good things avec Ryan Gosling et Kirsten Dunst qui reprend une enquête sur la disparition mystérieuse de la femme de Bob Durst. Disparition pour laquelle Bob n’a jamais été inquiété mais fortement soupçonné par tout l’entourage amical et familial, évidemment… Quand un ou une conjoint(e) se volatilise et ne donne plus jamais signe de vie, on ne peut s’empêcher de se demander comment fonctionnait le couple, étaient-ils heureux ? Et puis dans ce genre d’affaire c’est souvent la personne la plus proche qui est susceptible d’être coupable. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures.

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Bob Durst par ailleurs, est l’un des héritiers d’une fortune immobilière de New-York. Il a une tête bizarre, entre le petit animal fragile et le monstre inquiétant. On ne sait pas à qui on a affaire. Et rien n’a jamais prouvé que Bob était un malade sanguinaire, il est surtout ce genre d’homme qui vit des choses pas drôles. C’est sur cette base que Jarecki lui a toujours laissé le bénéfice du doute, sans doute fasciné par le côté tout pourrait dire que c’est lui mais en fait peut-être pas.

Sauf que…

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Et c’est là que ça devient passionnant. Durst a vu le film All good things et l’a jugé tout à fait pertinent et se demande si Jarecki ne serait pas intéressé pour l’interviewer, car après tout, Durst n’a jamais communiqué sur ce qu’on lui reproche et il a refusé toutes les propositions d’interviewes. Cette fois c’est différent, la demande émane de Bob et c’est trop beau pour Jarecki, quelle aubaine, l’objet de fascination qui appelle de lui-même à être mis en documentaire. Reste à savoir qui sera le gruyère et qui sera la souris. Dans les deux cas, ce qui nous attend, nous spectateurs, c’est la mise en scène d’une indigestion. Qui en sera la victime ?

Le trailer en dit trop je trouve, je vous ai mis le superbe générique

ATTENTION SPOIL :  A LIRE SI VOUS AVEZ VU LE DOC OU SI VOUS ETES SURS DE NE PAS VOULOIR LE VOIR OU ENCORE SI VOUS AIMEZ REGARDER QUELQUE CHOSE EN SACHANT A L’AVANCE TOUT CE QUI VA SE PASSER !

Est-on d’accord pour dire que Bobby est méga flippant ? Se dégage de ce mec une impression inédite. Ca m’a évoqué ce qu’on apprend théoriquement sur la perversion en cours mais dont on ne voit que de petits traits en clinique, puisque le « vrai » pervers, s’il existe, se rencontre peu cliniquement, pas besoin de s’encombrer d’un psy. Ce documentaire est selon moi, un véritable cadeau. On écoute, on enquête, on est avec Jarecki, assis à côté de lui à essayer de déblayer le vrai du faux du discours de Bob.

J’ai vu cette série deux fois. Et les deux fois j’ai eu envie de croire Bob, malgré ses tics, malgré le fait que tout ( et tous ) était contre lui, malgré sa fuite, son travestissement en femme muette, son manque d’empathie, sa froideur animée de micro-sourires grimaçants. Je pense que ce mec a un talent fou de suggestion, quasi d’hypnotiseur, de naïveté faussement contrôlée, et ces traits de personnalité séduisent certains interlocuteurs alors même qu’ils tentent de s’en défendre. C’est déroutant. Ce mec est déroutant. Sa syntaxe est incroyable, remplie de négations, dénégations, dénis, tournures de phrase alambiquées.

Et puis ce procès pour le meurtre du voisin, où finalement c’est la légitime défense qui l’emporte et qui explique le fait qu’il ait réussi à découper et plonger le voisin dans l’océan… C’est magistral. Tour de maître de la perversion, défiant la Loi à la manière d’un jusqu’auboutiste sidérant ; passant du vol de sandwiches dans une épicerie alors qu’il est en cavale et blindé aux as, au fait même de participer à ce documentaire.

Enfin, à l’épisode 3, Bob parle tout seul, alors que l’interview est finie. Il a toujours son micro. On l’entend. Et l’une des personne du tournage, dans un élan d’éthique et de professionnalisme, vient le prévenir. C’est ce passage qui pour moi justifie toute la folie de la dernière scène. Sans ce passage de l’épisode 3, je pense que cela aurait presque pu m’attendrir. Ce type qui, parlant tout haut, passe aux aveux pendant qu’il est aux toilettes, sans se douter qu’il est écouté. Mais là, je me dis que c’est l’ultime perversion de Bob, un dernier défi « je sais qu’ils m’écoutent, je vais dire que je les ai tués ». Et bizarrement, je trouve que ces aveux ne valent pas grand chose (même si je doute très fort de son innocence), en revanche Bob a ce don pour angoisser ses interlocuteurs et spectateurs, et c’est là que se déploie selon moi, l’immensité du trait pervers, je suis là mais pas tout à fait, je vais parler tout haut et faire mine que oops je savais pas et finalement devoir se justifier encore devant les tribunaux et continuer de jouer. Voir où tout cela peut mener.

Le seul moment de faiblesse de Bob réside dans la surprise au moment où Jarecki lui montre une preuve quasi irréfutable de sa culpabilité. Il ne s’y attend pas. Il rote. Ce soubresaut vient en écho de ses tics à l’oeil, qui eux me semblent pourtant contrôlés. Mais ce rot. Il y a quelque chose d’un cartoon dans ce rot. Gloups. Je suis fichu. C’est finalement une fraction de seconde de reconnaissance de sa castration symbolique sur 6 heures de documentaire.

Avez-vous vu The Jinx ? Qu’en pensez-vous ?