Souvenir intime : Ecosser son ego ou la désillusion d’outre-Manche

 

A l’âge de vingt-trois ans, je suis partie rejoindre un homme, que je ne connaissais pas vraiment, en Ecosse. Nous parlions, lui et moi, sur une plateforme de discussion instantanée. Nous nous sommes rencontrés via un forum privé sur internet qui n’existe plus aujourd’hui. Ce n’était pas tant un site de rencontre qu’un lieu de discussion, de découvertes, d’échanges. Et Alan, français d’origine britannique, aimait y passer du temps. Il venait d’émigrer en Ecosse. Nous avons conversé trois mois durant, et je commençais à éprouver une sorte de sentiment amoureux, je le trouvais beau, nous mettions en route la webcam de temps en temps, et nous discutions de longues heures, chaque jour. Quand j’émettais le regret qu’il n’habite pas Paris, il me rétorquait que je n’avais qu’à prendre un billet d’avion pour Glasgow, la ville dans laquelle il habitait. C’était l’été, je n’avais jamais mis les pieds en Ecosse, c’était parfait, je nous voyais déjà parcourir les High Lands, amoureux, insouciants, boire des pintes à Edinburg, flâner dans l’underground de Glasgow, sa ville, j’insiste, ce mec habitait à Glasgow. J’achète mes billets, plus qu’à attendre une quinzaine de jours. C’est toute heureuse que je descends de l’avion, récupère ma valise et me précipite dans le hall des arrivées. Il est là. Je le reconnais. Ce qui m’inquiète c’est sa mine. Il a l’air …non, pas embarrassé, mais comment dire… bizarre. Pas d’autres mots, son attitude est louche. Ca ne veut rien dire je vous l’accorde, je ne m’en suis donc pas formalisée de suite, c’est toujours étrange la rencontre « réelle » après plusieurs mois passés sur un support virtuel. C’est juste que, oui voilà, je ne m’imaginais pas cette façon bien à lui de tenir son corps, un sentiment de désarticulation, et puis il ne souriait pas. C’est déroutant d’arriver en souriant et de ne provoquer chez l’autre qu’une mine fade, morne, à l’expression figée. On se fait … la bise. Vraiment. La bise. Une bise sans émotion, la même bise qu’en soirée lorsque l’ami d’un ami débarque, qu’on ne le connaît pas, et qu’on lui fait… la bise.

Il me dit « on va à ma voiture », et je lui dis « ah oui ? On ne prend pas les transports en commun ? » Il ajoute « non c’est un peu excentré de Glasgow ». On roule. Beaucoup. Beaucoup trop, pour une banlieue. Je le lui signifie et il me répond, monocorde, qu’il n’habite pas tout à fait à Glasgow, qu’il dit aux gens Glasgow parce que ça leur parle, qu’ils peuvent situer la ville sur la carte. Lui, il habite Largs. Vous irez par vous-même voir sur Google images. J’aimerais pouvoir insérer un émoticône de dépit, juste ici. On arrive à Largs après une heure de route, on roule toujours, on dépasse Largs. Je demande à Alan ce qu’il en est, il me répond qu’il est en banlieue de Largs. Cela n’a pas de sens « banlieue de Largs », Largs c’est l’équivalent du Conquet, village breton dans lequel habitait ma grand-mère paternelle, vous irez aussi sur Google images. Et en fait non, elle habitait bien, elle aussi, en banlieue. M’enfin ce n’est pas une banlieue. C’est un lieu-dit, elle habitait Lochrist, à vingt minutes à pieds du Conquet. Là, c’est pareil, il habitait le Lochrist de Largs. Sauf que son Lochrist à lui, c’était quatre immeubles paumés au bord de la route.

Depuis l’aéroport, nous parlons très peu Alan et moi. J’essaie de rester optimiste, je me dis qu’il est un peu timide. Et puis, oui, je crois encore à un échange charnel qui briserait la glace et les malentendus de ce début d’histoire un peu ratée. Nous entrons chez lui, Alan a un colocataire, cela non plus je ne le savais pas. Peu importe, à part l’information que le colocataire existe, je n’ai pas la moindre trace d’un souvenir de cette personne. Je pose mes affaires et mon correspondant écossais me propose d’aller au pub. J’accepte. Le lieu est sombre, moquette à motifs au sol, banquettes en velours, à motifs elles aussi, certaines d’entre elles forment un demi-cercle, parfaites pour les réunions amicales ou familiales. D’ailleurs une famille est présente, il est 16h30, tout le monde est à la bière et au whisky, y compris le petit dernier qui doit avoir une dizaine d’année.

Alan et moi nous installons sur une autre banquette familiale, et il me dit en s’asseyant que c’est parce qu’on attend du monde. Ah chouette. Des amis. Une jeune fille arrive avec une dame âgée et un chien. Elles s’installent avec nous. La jeune fille doit avoir dans les dix-huit ans, peut être un peu plus. Elle est molle, avec plein de chaines autour du cou, un tee-shirt trop petit pour elle, des bracelets multicolores, un jean taille basse qui laisse dépasser un petit bourrelet blanc rose, des cheveux bruns et gras aux racines et secs et bleus ciel sur ce qui lui reste de longueur. Elle a un tatouage sur l’avant bras, sur lequel apparaît un peu d’eczéma, cela représente des fleurs et une sorte de phrase qu’on ne peut plus lire car l’encre a bavé. Le chien est petit, touffu, sans intérêt.  Alan leur parle en anglais, je ne comprends pas bien, elles ont un fort accent, il me présente. La jeune fille dont j’ai oublié le prénom, nous l’appellerons Casey,  me sourit et fait : « Hi ! », je réponds « Hey ! », on se sert la main. Bref. Je demande à Alan qui sont ces personnes, et il me dit : « Casey est ma petite copine, et voici sa mère ». Bah tiens ! Ah. Euh. Enchantée ? Suis-je enchantée ? Déconcertée peut-être. En fait je ne sais plus trop à quoi songer ni ce qui me déplait le plus. Est-ce l’idée qu’il soit avec quelqu’un ou que ce quelqu’un soit cette jeune punky-pouffe de dix-neuf ans  ?

Pendant cette semaine à Largs que j’ai écourtée à quatre jours, je n’ai quasiment jamais échangé avec Alan. Il n’était jamais à l’appartement. Sur lui, de réellement intime je ne sais que cela : Il aime la texture des aliments car il dit toujours, sur ce même ton ennuyeux, qu’il n’a pas d’odorat. Si bien qu’il achetait tout le temps la même préparation d’œufs durs écrasés dans une espèce de mayonnaise, car le mélange sec du jaune d’œuf avec le crémeux de la sauce lui plaisait beaucoup.

Pendant les deux jours restant de mon séjour, je me suis teint les cheveux en noir, sans doute en réponse au bleu ciel de Casey, et je suis allée une journée à Glasgow, ville déprimante au possible ceci dit, je m’y suis fait percer la lèvre inférieure, sans doute en identification à la punk attitude dégénérée de Casey. Et aujourd’hui je porte des chaines autour du cou.

 

Et vous ? Avez-vous un gros WTF de rencontre pseudo-amoureuse ?

7 commentaires

  1. Heureusement que j’étais assise (confortablement, est-il important de le souligner ?), je serai tombée tant cette histoire est what the fuck ! Oh mais la loooooose totale !

    P-S : y a pas à chier (pas comme Alan quoi), t’as le don avec les mots !

  2. Ce mec après une rupture amoureuse que j’ai « fréquenté » (= que je suis allée embrasser sur son lit quelques fois pour oublier le mec qui m’avait larguée SOIT DISANT parce que SON CHIEN ÉTAIT MORT (ON AVAIT QUINZE ANS)) : il s’appelait John et il insistait pour que je mette sa bite dans ma bouche pendant qu’on regardait Amityville version québécoise, je savais pas trop quoi faire de ce truc et c’était plutôt désagréable et après c’était bizarre entre nous et il mettait des pseudos sur MSN genre « comment te faire passer de (émoticône de fleur fanée) à (émoticône de fleur fraîchement fleurie et épanouie au soleil de Juillet) » – et j’aurais vraiment bien aimé pouvoir passer Fleur Fleurie mais bon c’était chelou quoi. On mangeait des pâtes au micro ondes dans sa cuisine pendant que son frère passait parfois fumer une clope. Fallait y aller en voiture, mon frère venait me chercher. Argh.

  3. j’ai eu un petit wtf avec une rencontre d’un site de … rencontres.
    Il etait gentil etc, mais avait oublié de me dire qu’il était toujours marié.
    Séparation et « instance de divorce » en cours.
    Mais il pleurait la séparation de son ex compagne.
    Il avait aussi oublié de m’en parler.
    Celle-ci était partie vivre chez son amant, en prenant leur bébé de 3 mois avec elle.
    Il m’a expliqué qu’elle lui reprochait ses absences à cause de ses deux jobs.
    Elle lui reprochait de n’avoir pas été présent pour sa grossesse et de n’être jamais venue la voir.. mais il avait une preuve irréfutable qu’elle mentait : il avait pris des photos du bébé à la maternité. Pour lui c’était suffisant de dire qu’il avait été la voir une fois, pour contrer ses reproches d’absences.
    Pour ses deux jobs, et bien, le premier du lundi au vendredi, et le deuxieme le samedi au dimanche. Je veux bien croire qu’il n’avait pas beaucoup de temps à lui consacrer.
    La question WTF, c’est au deuxième rdv, il m’a posé la question « ca ne te fait pas peur d’élever avec moi ma fille, ce petit bébé, d’être en quelque sorte une maman de substitution pour les jours où j’aurai sa garde ».
    Bref, il pleurait l’impossibilité de voir sa fille grandir, et moi je passais mon temps à l’écouter se lamenter.
    On n’a pas pu créer de « liens », pas de tendresse ni de discussions. Son coeur était toujours pour elle.
    Je n’avais pas envie d’être un rebound, ni de consoler une pauvre âme alors que moi-même j’étais en quête de donner de l’amour, et non pas de la pitié.
    C’est ce qu’il me faisait ressentir, de la pitié.
    Aucune alchimie.

    Je lui reconnais son côté gentleman, il a voulu plusieurs fois monter dans mon appartement après nos rdv aux resto (qu’on payait chacun à notre tour), mais après 6 rdv, et toujours aucune alchimie ni sentiment amoureux, juste de la pitié, je l’ai laissé.
    J’ai essayé de mettre un terme à nos entrevues mais il s’accrochait le bougre.
    Alors je l’ai ghosté, c’était nul, je le reconnais maintenant.

    Vu son profil facebook, il a trouvé sa nouvelle compagne, une gentille fille apparemment, il a l’air heureux et très amoureux.
    Je pense que je n’étais pas celle qu’il lui fallait et j’espère qu’il est en paix.

  4. La psychalyse , ce fardeau quand il s’agit d’y mettre du sien . La responsabilité ontologique de faire passer « RSI  » du champ de la communication virtuelle au terrain du langage . Ce travail de sape pour faire vivre ce pathétique  » non rapport sexuel  » dans la matérialisation de la rencontre . Voilà ce que je retiendrais de cette expérience .

  5. c’est le souci avec les com du net, mais bon en visio et même en réel, ca peut aussi être bizarre et ne pas fonctionner !
    NON, perso c’est la fraicheur des 23 printemps que je trouve attendrissante, voilà un mec qui crache sur une personne prète à faire le tour du monde pour lui ! ouah !
    J’ai traversé la france une fois pour vivre 4 ans avec une super nana, donc ça vaut le coup de se lancer ! j’appelle cela, l’amour papillon, car un papillon peut faire jusqu’à 15 km pour retrouver son ami (e) papillon.
    Désolé je n’avais pas envie de WTF j’essaye de positiver mon esprit !
    Super bien écrite ton histoire, mais triste !

  6. « A l’âge de … ans, je suis partie rejoindre un homme, que je ne connaissais pas vraiment, Lourde.  »

    Les chagrins font partie de la vie, est ce vivable ?

    Mon psy prend ses vacances, il se fout de moi !

    Bon retour parmi les vivant, Manu.

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