Morcellement

Le morcellement. Ca, c’est bien une notion qui m’a longtemps paru incongrue, ou plutôt j’avais dû mal à saisir cliniquement ou au travers de mon expérience de sujet, ce que ce terme recouvrait.

Parce qu’il faut bien le reconnaitre, pour la plupart d’entre nous, le vécu morcelé est un très lointain souvenir. Le leurre du miroir a opéré, enfant nous avons jubilé face à ce qu’on a reconnu comme nous-même, étayé d’autant plus par la parole d’un adulte qui a validé cette image comme étant la nôtre. Et même si je m’évertue à amener l’idée que la totalité et l’unification corporelle n’est qu’une identification à une image extérieure, on est bien content que cette illusion fonctionne !

Alors certes, il y a bien ces moments d’inquiétante étrangeté, ces moments fugaces de vérification que tous nos membres sont bien en place, ces instants de diffusion corporelle que peuvent provoquer certaines drogues ou certains états d’euphorie. Ce sont les témoins, les retours du refoulé d’un vécu éclaté.

 

 

Pour certaines personnes, notamment les personnes schizophrènes, il faut apprendre à vivre avec ce vécu et le rendre moins désorientant, moins angoissant. Récemment j’ai vu le documentaire « A ciel ouvert » de Mariana Otero, que je ne suis pas sure de conseiller par ailleurs. Sans rentrer dans les détails, j’ai trouvé que les protagonistes usaient et abusaient du jargon lacanien et le film a plusieurs longueurs qui ne rendent pas justice au propos. Cependant, il y a un moment passionnant où certains praticiens évoquent l’image que ces enfants psychotiques ont d’eux-mêmes. L’un raconte comment il a demandé à un jeune homme d’aller se laver en lui disant « lave-toi ». Celui-ci est allé dans la baignoire. Quelques instants plus tard, l’éducateur va vérifier où il en est, le jeune était resté immobile dans la baignoire. L’éducateur lui a alors dit qu’il pouvait commencer par les mains, le jeune homme a obéi, s’est lavé les mains et voilà, ce qui lui a permis  de comprendre à cet instant qu’il lui fallait énumérer toutes les parties du corps pour que cela prenne sens pour ce sujet. Le « toi » semblait ne renvoyer à rien. D’autres ont alors raconter que pour certains le « lave-toi » provoquait des gestes sur le devant du corps, de façon plane, comme si il n’y avait pas de prise en compte, et du volume du corps et de sa partie cachée. Une identification complètement collée à la surface pourrait-on supposer.

Dans l’image/photo que j’ai proposée, je voulais rendre compte de cette non-totalité, au delà même du morcellement. Si on regarde bien l’image, ce sont certes des pièces de puzzle mais elles sont non-emboitables, une façon de spécifier l’effort de rester entier par moment, que cette unification ne va pas de soi, qu’elle est une construction plus ou moins précaires suivant les sujets.

Dans la main se trouve l’objet a, duquel Lacan disait « l’objet a, le psychotique l’a dans la poche ». Pour rappel, l’objet a est une invention conceptuelle de Lacan qui se rapproche assez de ce que Freud appelait l’objet perdu. Ici c’est l’objet perdu du fait du langage. J’appelle Maman et elle n’est déjà plus là, du fait même que je l’appelle c’est prendre le risque de son absence. (J’ai pris maman ça pourrait être n’importe qui) Et cette absence est cause de notre désir.

Dans le vécu psychotique, le langage n’a pas provoqué cette perte de la même façon. L’objet a, le sujet s’y accroche, au risque que le langage ne l’attaque lui directement. Sur la photo on voit cette main qui s’accroche à l’objet, je garde l’objet même au risque de ma désintégration physique. C’est ce qui donne les signes dans la psychose, ces mots qui font office d’ordre, d’injonction, qui concernent le sujet et lui font se sentir porteur d’une mission, quand le délire est fortement installé. Comme l’objet est toujours là, dans la main, dans la poche, c’est le sujet entier qui peut se confondre avec l’objet, le poussant parfois à se faire objet, objet de jouissance, objet-déchet, objet de sacrifice etc. Ce n’est plus ce petit objet métaphorique qui a été mis en circulation, mais  bien le corps, dans son ensemble diffracté.

crédits photo : revetaphoto.com

18 commentaires

  1. Je vous trouve bien sévère avec le documentaire de Mariana Otero : le jargon lacanien n’est pas son fait, elle le rapporte sans jugement. Le doc par lui-même m’a semblé intéressant car accessible par tous, et pas seulement pour les thérapeutes. Merci

    1. oui je sais bien que cela n’est pas de son fait, néanmoins ce n’est que mon avis, il vaut ce qu’il vaut, et après tout je cite son commentaire sur un long paragraphe pour montrer qu’il s y trouve quand même des intérets cliniques, ce qui peut susciter l’intérêt des personnes. Mais je ne vais pas dire qu’il est génial si je n’ai pas passé un moment formidable 🙂 !

  2. Je viens de voire passer mon bras dans le salon .Je hurle ,je cours après pour le rattaper.Bon c’est une de mes aventures en pédopsychiatre, avec une petite fille qui vivait ça régulièrement, pour de vrais. Je suis pas sûre de tout comprendre de ce que tu dis de l’objet a, mais celà m’à fait penser à elle.Ta photo pour illustrer le morcellement est géniale. Je vais relire ,bien sûr. C’est une réaction à chaud.Merci pour ton travail. Cordialement.

  3. super
    marrant : bébé doit rassembler les parties de son corps
    adulte les parties de sa psyché
    qu’est ce qui est un miroir de psychés ?

    Continue à « nous » éclairer, comme ça, en nous laissant faire le boulot !
    en fait tu fais un métaboulot !
    phl

  4. Merci pour votre texte. Une précision clinique et conceptuelle : vous dites « J’appelle Maman et elle n’est déjà plus là, du fait même que je l’appelle c’est prendre le risque de son absence. » Il me semble que c’est l’inverse. C’est parce que la mère s’absente que l’enfant, voulant l’appeler, se met à parler. Ce qui fera dire à Dolto que parler c’est nommer l’absence. Confirmation clinique : un enfant qui ne parle pas a souvent un imago maternel omniprésent…ou omni-absent. C’est à dire qu’il n’a pas pu intégrer dans son corps la mise en jeu de l’alternance présence-absence, se trouvant ainsi « retenu » dans le morcellement que vous décrivez très bien.

    1. je vois parfaitement ce que vous voulez dire, cependant je pense que parler, faire s’absenter l’Autre parental ne relève pas que du parent. Néanmoins je suis d’accord avec vous et avez raison de préciser que le mouvement s’effectue parce que l’enfant a une ébauche d’absence qui le pousse, l’oblige à parler

      1. Oui tout à fait en ce qui concerne la position avec l’Autre parental. Il ne s’agit pas alors de la même absence dont nous parlons. J’attache, il est vrai, une grande importance à la présence-absence, peut-être parce qu’elle concerne le pré-oedipen.

  5. je ne sais si c uniquement du morcellement, il me semble qu’à travers de l’image de l’image, donnée à voir à l’autre, et aussi à résoudre, l’autre dans le schéma est présent, comme garant de contenant psychique ou element de reconnaissance de soi.
    la non complétude peut alors se comprendre non comme un état mais comme un message addressé à l’autre: tu ne me complètes pas.
    mais ça serait bien d’assembler le puzzle quand m’aime.
    ambivalence.

  6. là ou l’on pourrait peut-etre voir une forme de schizophrénie, c dans l’injonction paradoxale, entre l’invite à faire le puzzle, et de l’impossibilité à le résoudre.

    et là où c typiquement schizo/borderline, c’est que l’impasse n’est pas vécue éprouvée par le sujet, mais par le spectateur qui se retrouve dépositaire de cette impossibilité, et chargé d’éprouver cette conflictualité à sa place.

    t’es pas gentille avec moi.

  7. [craneur] – elle a plein d’objets a. j’ai compté, elle en a dix huit.
    [admiratif] – wouaaaaah

    [psy] – dix huit, comme le golf? allez, remballez vos cannes. allezallezallez. fichez moi le camps. saligaud, va.

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