Le coup du hamster

Intervention dans le cadre des journées 2019 d’Espace Analytique

Bonjour à tous, merci de m’avoir invitée à participer à ces journées, avec cette remarque qui m’était adressé : « Emmanuelle vous parlez très bien du symptôme ». Je ne sais pas trop comment je dois le prendre.

Alors je me suis dit je vais parler de cette histoire de hamster, d’où le titre énigmatique de cette intervention, le coup du hamster, que je vais déplier ici. Je vais parler de ce mal qui ronge, de ce symptôme qui tourne en rond dans la roue du souvenir , cherchant l’issue, bloqué dans l’impasse.

Puis j’ai vu le thème plus précis de ces journées : « symptôme du politique, politique du symptôme » et je me suis dit mon histoire rentre plutôt dans la catégorie « politique du symptôme », quelle sont les voies d’expression de celui-ci, sa mise en place, son élection, sa représentation au sein d’un parlement, dans mon cas, contraint de se taire. Le symptôme hurle « écoutez moi » mais est parfois si bruyant qu’il est désagréable de l’entendre et qu’on préfère se boucher les oreilles.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais aussi dire que cette façon de voir le symptôme m’évoque les crises politiques actuelles, difficile d’entendre le brouhaha des revendications hétéroclites du social et pourtant c’est en s’attachant avec précision à écouter cette rage qu’elle a le plus de chance de faire sens.
Enfin vous verrez que mon histoire révèle deux termes qui provoquent beaucoup d’émotions dans tous les champs disciplinaires à savoir : la vérité et le mensonge. Je ne vais pas faire état de ce qu’est la vérité, ou de ce qu’est le mensonge. Mais à l’heure des fake news (les fausses informations), et du factchecking (pratique journalistique qui consiste à vérifier les faits et les présenter comme objectifs), il me paraissait important de souligner, voire d’insister sur le fait que derrière toute vérité et tout mensonge, l’énigme perdure. L’énigme comme question : que recouvre cette vérité, ce mensonge, qu’est ce que cette information vient saturer du subjectif ? Cette tyrannie de la vérité objective vient-elle tenter de museler la position subjective ? J’aurais tendance à répondre par l’affirmative sauf si nous faisons l’effort d’interroger cette position, notamment (mais ce n’est pas la seule voie) par le travail analytique.

A l’âge de treize ans, en pleine puberté donc, j’ai développé la phobie de vomir. Je ne savais pas à cet âge là (et heureusement) que je signais avec elle un mandat de 13 ans. C’est donc à l’âge de 26 ans que la phobie va enfin me lâcher la grappe, mais c’est encore quelques années après que je comprendrai plus précisément ce que je fabriquais avec ce symptôme.

La phobie c’est l’angoisse absolue, je ne vous apprends rien en réaffirmant ici que l’objet phobique est présent partout et organise entièrement le monde du phobique. On a affaire à une véritable obsession, si bien qu’on arrive à ce paradoxe psychique : je parle toute la journée de ce qui me terrorise, j’alimente jusqu’à l’écœurement cette angoisse de vomir.

Dans mon cas, vomir est égal à dire. Mais dire quoi ? Et bien dire la vérité pardi ! Et à qui ? A mon père.
Et ça commence en effet à l’âge de treize ans. C’est à cet âge là que m’est venu une première obsession, précédant de quelques semaines la phobie, obtenir de ma mère l’aveu qu’elle avait trompé mon père. Si bien que je la tannais dès que j’avais un moment de libre pour lui faire cracher le morceau. Elle finit par céder et m’avoua qu’en effet, elle avait vécu des amours parallèles il y a bien des années avec un collègue de travail. A cette époque je suis en conflit avec mon père pour tout un tas de raisons adolescentes et je conclus l’aveu de ma mère en lui jetant cette phrase qui, à cet instant, ne trouvera aucun écho « et bien tu aurais dû me faire avec ton amant plutôt qu’avec papa ».

Je ne croyais pas si bien dire et je devais bien le sentir. C’était même si bien dit qu’il fallait désormais étouffer chaque dire par cette angoisse de vomir.

Bien des années après, à 19 ans, je vais consulter pour la première fois, et au bout d’un an de travail, je m’autorise à passer à l’étape suivante. A la recherche de la vérité. Vérité qui je le rappelle ne me soulage pas tellement. Je rentre un soir à la maison et interroge ma mère, sans concession : « est ce que papa est vraiment mon père biologique ? » Ma mère murmure un « non ». J’enchaîne en demandant si papa est au courant et ma mère murmure un deuxième « non ». Je lui ordonnerai de le lui dire. La phobie ne se calme pas pour autant, au contraire elle s’accentue, face à la grande indigestion familiale ! C’est mon problème, mon père ne veut pas en entendre parler et ferme les écoutilles et ma mère soupire sa culpabilité. Moi aussi je me culpabilise, pourquoi suis-je encore si malade alors que désormais je connais la vérité ? Sans voir à cet instant que mensonge et vérité sont parfois les deux faces d’une même pièce et recouvrent ici la question : « qu’est-ce qu’un père ? » et en creux : « que désire ma mère ? ». Le désir de la mère est posé par Lacan comme énigmatique. Ma mère, par son mensonge, en a fait quelque chose de transparent et le roman familial ressemblait plus à une propagande totalitaire qu’à un feuilleton sur M6. On n’est pas tant dans le récit que dans le fait d’asséner une vérité. A trop vouloir cacher l’autre vérité, celle qui dérange, elle finit par exploser au visage et par se revendiquer comme objective. Masquant alors cette énigme du désir.

Mais au fond de quelle vérité parle-t-on ? De quel mensonge parle-t-on ? La problématique ici n’est pas tant que ma mère ait trompé mon père et qu’elle soit tombée enceinte d’un autre homme. La problématique c’est la circulation de l’information, pas toujours heureuse. Je m’explique et j’en arrive à cette fameuse histoire du hamster.

A 28 ans, j’entame une 2ème tranche d’analyse et j’expose à ma nouvelle psychanalyste les faits que je viens de vous raconter, à savoir mon père n’est pas mon père biologique et je date l’apparition de la phobie peu de temps après mes questions à ma mère sur son infidélité. Cependant, cette nouvelle analyste ne se laisse pas prendre au piège de l’énoncé des faits et m’interroge sur le pourquoi de mes questions à l’âge de treize ans. Dans un premier temps, je lui dis que je n’en sais rien, que je devais avoir un ressenti, que je ne ressemble pas à mon père alors inconsciemment ça doit travailler etc. Elle me rétorque qu’elle entend bien toutes ces raisons mais elle insiste et me demande pourquoi précisément à ce moment là, je m’enquiers d’une telle recherche de la vérité, pourquoi pas un an avant pourquoi pas un an après. Je reste un peu coite parce qu’après tout je le redis je n’en sais rien, c’est arrivé comme ça : pouf ! Mais elle n’en démord pas. Et m’invite à chercher. Dans le silence de cette première séance, me revient un souvenir qui précède de peu cette année là. Mais je dis que je ne vois pas bien le rapport.
Je sors deux secondes de mon exposé, juste pour souligner que c’est drôle d’avoir dix ans d’analyse derrière soi et des études dans ce domaine et d’encore dire « je pense bien à quelque chose mais je vois pas le rapport ».

Je lui raconte alors qu’à douze/treize ans, je veux un hamster. A l’heure du dîner, je fais la demande à mes parents si on peut aller en acheter un. Mon père refuse d’emblée, sans discuter, non c’est non, y’aura pas de hamster, c’est hors de question. Ma mère soupire, souffle, dit à mon père un truc dans le genre « oh tu gueules tout le temps, elle demande, c’est pas la peine de crier enfin », avant de me regarder avec un air désolé, que je prends déjà comme la confidence d’un secret qu’on pourrait partager elle et moi : papa nous gonfle.

Après le dîner, je vais voir ma mère seule et lui redemande si je peux avoir un hamster, que papa ne comprend rien, que je m’en occuperai bien, et je la tanne un peu, je réclame. Elle finit par me dire
« d’accord, on va aller acheter ce hamster mais tu ne dis rien à ton père ». C’est ce qu’on a fait et j’ai caché le hamster durant trois semaines, jusqu’à ce que mon père le découvre, gueule un peu puis l’adopte comme s’il avait toujours fait partie de la famille.

Pendant la narration de ce souvenir à ma psychanalyste, je me rends bien compte de son enjeu dans mes recherches futures sur mes origines. Mais le coup de grâce vient de sa part, elle conclura
cette première séance par :  « et dans hamster, il y a « se taire »  »

Et je vais m’arrêter là !
Merci de m’avoir écoutée.

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