Archives mensuelles : février 2020

Je ne suis pas disponible pour le moment, je pèse deux grammes six à Romainville.

J’ai un million de trucs à faire, à réaliser, des contrats à honorer et pas de bol, je me trouve confronter à une crise du désir sans précédent. Je sais que ça va passer et que l’envie va revenir… même si depuis quatre mois, mon désir me joue des tours. Certainement une petite crainte d’échouer qui se traduit par m’échouer au fond du lit, à ruminer sur mes déboires sentimentaux. La fiction amoureuse ne se fixe pas chez moi et l’errance affective se déchaîne. Vous en aurez d’ailleurs un bel aperçu dans Drosophilia, la superbe bande-dessinée que je coréalise avec Quentin Zuttion et qui sort en mai 2020 chez Payot Graphic.

Le moment inaugural de cette aboulie, vous l’aurez compris, c’est une énième rupture. Je suis plutôt du genre à vivre dans le déni dans ces cas-là, du style « je sais bien que c’est fini mais quand même on sait jamais » ce qui a le mérite de maintenir un semblant de rage de vivre entre désespoir morveux et élan créatif maniaque. Sauf que cette fois, j’ai le sentiment d’être raisonnable. Je veux dire, raisonnable selon ma définition, ce qui reste somme toute assez déjanté. J’encaisse. Brisure, fissure, une petite plaie s’installe pas trop douloureuse mais toujours présente. Ca pique en permanence. Et j’ai comme la crainte que ça reste et que ça empiète sur mes si chères illusions. Je me divise et me paralyse un peu. Je suis absente à moi-même.

En novembre, peu de temps après la séparation, toujours dans cet état, je rejoins un ami en terrasse à Ménilmontant. Et nous devisons sur le monde qui nous échappe, sur nos vies qui stagnent quand tout autour de nous les idées, les objets vont à mille à l’heure. Nos existences sont statiques mais nos mains tenant des verres, elles, vont à une allure folle. Ca va, ça vient, et que ça monte et que ça descend. Et glou et glou et glou. Il en a pour son compte, me demande si on rentre, je lui lance un « je vais m’en jeter un dernier », il s’en va. Je finis mon verre et « raisonnable », je me dis que je vais finalement rentrer. Sur le chemin, je note deux beaux mecs qui enfilent des pintes de bières, ni une ni deux, je m’impose à leur table et en bois une avec eux.

« JE VAIS VOUS TROUVER UN LOGEMENT MONSIEUR, IL EST INCONCEVABLE QUE VOUS DORMIEZ DEHORS PAR CE FROID »

Vous vous demandez certainement pourquoi je crie cela à ces deux charmants jeunes hommes. Tout simplement parce que je ne suis plus avec eux, mais dans une rue pavillonnaire. Je marche. A bout de bras, je tiens un homme par le coude, en tee-shirt. Je tremble, tellement on se pèle le cul. Il pleut. Je ne sais pas depuis combien de temps on déambule ici. Je le regarde et l’informe que je ne le connais pas. Il me regarde désemparé, je ne sais pas où je suis et je veux rentrer. Je cours. J’arrête une camionnette blanche et demande où je me trouve. « A Romainville ». A Romainville. Mais diable qu’est-ce que je fabrique à Romainville. Romainville. Il est 5h du matin. Je monte dans le véhicule sans vraiment demander l’autorisation et somme le conducteur de m’emmener à Paris. Ca n’a pas l’air de l’emballer mais obéissant il roule. Il me largue à La Villette. Il n’ira pas plus loin, il a du travail.

J’appelle la police. C’est mon réflexe. Je veux que ces personnes représentant la loi viennent me secourir, m’aider, me bercer, me border, me préparer un café, se marier avec moi ? Ils m’emmènent au commissariat et s’inquiètent de savoir si j’ai été agressée, volée, violée. « Je ne me sens pas dans le corps de quelqu’un qui a été agressé ». Ils me demandent si je veux bien rapidement me déshabiller pour vérifier si je n’ai pas d’hématomes. « Mais oui » Je peine à retirer mon jean, je tombe. D’en bas je mate un des flics « que m’est-il arrivé ? ». « Vous avez fait un black out c’est rien, ça arrive, moi ça m’arrive oh allez une fois par mois ». Je tombe des nues, enfin je suis déjà au sol et à moitié nue mais vous aurez compris. J’écarquille les yeux et lui lance « ET CA NE VOUS QUESTIONNE PAS ? » Il rit « C’est l’alcool, c’est rien ». Je marmonne que tout de même perdre 4 heures de sa vie tout en étant conscient ce n’est pas ma définition de rien. Je souffle dans le ballon. Trois fois. Parce que j’y arrive pas. L’air s’échappe par les côtés. Les flics miment le mouvement de bouche que je dois faire. Je crache dans leur appareil, on se marre. « Et vous faites quoi dans vie ? » « Oh moi ? Je suis psy »

« Ahahah, et bien Madame La Psy, félicitations vous êtes à 2 grammes 6 »