Archives mensuelles : septembre 2017

Souvenir intime : Ecosser son ego ou la désillusion d’outre-Manche

 

A l’âge de vingt-trois ans, je suis partie rejoindre un homme, que je ne connaissais pas vraiment, en Ecosse. Nous parlions, lui et moi, sur une plateforme de discussion instantanée. Nous nous sommes rencontrés via un forum privé sur internet qui n’existe plus aujourd’hui. Ce n’était pas tant un site de rencontre qu’un lieu de discussion, de découvertes, d’échanges. Et Alan, français d’origine britannique, aimait y passer du temps. Il venait d’émigrer en Ecosse. Nous avons conversé trois mois durant, et je commençais à éprouver une sorte de sentiment amoureux, je le trouvais beau, nous mettions en route la webcam de temps en temps, et nous discutions de longues heures, chaque jour. Quand j’émettais le regret qu’il n’habite pas Paris, il me rétorquait que je n’avais qu’à prendre un billet d’avion pour Glasgow, la ville dans laquelle il habitait. C’était l’été, je n’avais jamais mis les pieds en Ecosse, c’était parfait, je nous voyais déjà parcourir les High Lands, amoureux, insouciants, boire des pintes à Edinburg, flâner dans l’underground de Glasgow, sa ville, j’insiste, ce mec habitait à Glasgow. J’achète mes billets, plus qu’à attendre une quinzaine de jours. C’est toute heureuse que je descends de l’avion, récupère ma valise et me précipite dans le hall des arrivées. Il est là. Je le reconnais. Ce qui m’inquiète c’est sa mine. Il a l’air …non, pas embarrassé, mais comment dire… bizarre. Pas d’autres mots, son attitude est louche. Ca ne veut rien dire je vous l’accorde, je ne m’en suis donc pas formalisée de suite, c’est toujours étrange la rencontre « réelle » après plusieurs mois passés sur un support virtuel. C’est juste que, oui voilà, je ne m’imaginais pas cette façon bien à lui de tenir son corps, un sentiment de désarticulation, et puis il ne souriait pas. C’est déroutant d’arriver en souriant et de ne provoquer chez l’autre qu’une mine fade, morne, à l’expression figée. On se fait … la bise. Vraiment. La bise. Une bise sans émotion, la même bise qu’en soirée lorsque l’ami d’un ami débarque, qu’on ne le connaît pas, et qu’on lui fait… la bise.

Il me dit « on va à ma voiture », et je lui dis « ah oui ? On ne prend pas les transports en commun ? » Il ajoute « non c’est un peu excentré de Glasgow ». On roule. Beaucoup. Beaucoup trop, pour une banlieue. Je le lui signifie et il me répond, monocorde, qu’il n’habite pas tout à fait à Glasgow, qu’il dit aux gens Glasgow parce que ça leur parle, qu’ils peuvent situer la ville sur la carte. Lui, il habite Largs. Vous irez par vous-même voir sur Google images. J’aimerais pouvoir insérer un émoticône de dépit, juste ici. On arrive à Largs après une heure de route, on roule toujours, on dépasse Largs. Je demande à Alan ce qu’il en est, il me répond qu’il est en banlieue de Largs. Cela n’a pas de sens « banlieue de Largs », Largs c’est l’équivalent du Conquet, village breton dans lequel habitait ma grand-mère paternelle, vous irez aussi sur Google images. Et en fait non, elle habitait bien, elle aussi, en banlieue. M’enfin ce n’est pas une banlieue. C’est un lieu-dit, elle habitait Lochrist, à vingt minutes à pieds du Conquet. Là, c’est pareil, il habitait le Lochrist de Largs. Sauf que son Lochrist à lui, c’était quatre immeubles paumés au bord de la route.

Depuis l’aéroport, nous parlons très peu Alan et moi. J’essaie de rester optimiste, je me dis qu’il est un peu timide. Et puis, oui, je crois encore à un échange charnel qui briserait la glace et les malentendus de ce début d’histoire un peu ratée. Nous entrons chez lui, Alan a un colocataire, cela non plus je ne le savais pas. Peu importe, à part l’information que le colocataire existe, je n’ai pas la moindre trace d’un souvenir de cette personne. Je pose mes affaires et mon correspondant écossais me propose d’aller au pub. J’accepte. Le lieu est sombre, moquette à motifs au sol, banquettes en velours, à motifs elles aussi, certaines d’entre elles forment un demi-cercle, parfaites pour les réunions amicales ou familiales. D’ailleurs une famille est présente, il est 16h30, tout le monde est à la bière et au whisky, y compris le petit dernier qui doit avoir une dizaine d’année.

Alan et moi nous installons sur une autre banquette familiale, et il me dit en s’asseyant que c’est parce qu’on attend du monde. Ah chouette. Des amis. Une jeune fille arrive avec une dame âgée et un chien. Elles s’installent avec nous. La jeune fille doit avoir dans les dix-huit ans, peut être un peu plus. Elle est molle, avec plein de chaines autour du cou, un tee-shirt trop petit pour elle, des bracelets multicolores, un jean taille basse qui laisse dépasser un petit bourrelet blanc rose, des cheveux bruns et gras aux racines et secs et bleus ciel sur ce qui lui reste de longueur. Elle a un tatouage sur l’avant bras, sur lequel apparaît un peu d’eczéma, cela représente des fleurs et une sorte de phrase qu’on ne peut plus lire car l’encre a bavé. Le chien est petit, touffu, sans intérêt.  Alan leur parle en anglais, je ne comprends pas bien, elles ont un fort accent, il me présente. La jeune fille dont j’ai oublié le prénom, nous l’appellerons Casey,  me sourit et fait : « Hi ! », je réponds « Hey ! », on se sert la main. Bref. Je demande à Alan qui sont ces personnes, et il me dit : « Casey est ma petite copine, et voici sa mère ». Bah tiens ! Ah. Euh. Enchantée ? Suis-je enchantée ? Déconcertée peut-être. En fait je ne sais plus trop à quoi songer ni ce qui me déplait le plus. Est-ce l’idée qu’il soit avec quelqu’un ou que ce quelqu’un soit cette jeune punky-pouffe de dix-neuf ans  ?

Pendant cette semaine à Largs que j’ai écourtée à quatre jours, je n’ai quasiment jamais échangé avec Alan. Il n’était jamais à l’appartement. Sur lui, de réellement intime je ne sais que cela : Il aime la texture des aliments car il dit toujours, sur ce même ton ennuyeux, qu’il n’a pas d’odorat. Si bien qu’il achetait tout le temps la même préparation d’œufs durs écrasés dans une espèce de mayonnaise, car le mélange sec du jaune d’œuf avec le crémeux de la sauce lui plaisait beaucoup.

Pendant les deux jours restant de mon séjour, je me suis teint les cheveux en noir, sans doute en réponse au bleu ciel de Casey, et je suis allée une journée à Glasgow, ville déprimante au possible ceci dit, je m’y suis fait percer la lèvre inférieure, sans doute en identification à la punk attitude dégénérée de Casey. Et aujourd’hui je porte des chaines autour du cou.

 

Et vous ? Avez-vous un gros WTF de rencontre pseudo-amoureuse ?

« L’hystérique est un(e) esclave qui cherche un maitre sur qui régner »

Le titre est de Lacan : #jacquottoujourslebonmotpourselapéter

Qu’est-ce donc encore cette histoire de quelqu’un qui se prendrait au jeu inconscient d’être en position d’esclave pour ensuite essayer d’en sortir ? Et puis esclave de quoi, de qui ? Et de quel maître parle-ton ? Le but est-il d’accomplir ce règne ? Ou de rester en position d’esclave ?

On pourrait d’abord faire l’hypothèse qu’avant de chercher un maitre, l’hystérique est esclave de son corps. Un corps douleur, un corps en scène, un corps qui se montre et se plaint. Pulsionnalité débordante qui va rencontrer le désir de l’Autre, incarné par un maitre chargé de soulager ce corps qui crie en [suivant les époques et les rencontres] le brûlant (bon là je vous avoue que le jeu est de courte durée), le frappant, le contraignant, le soignant, le baisant etc etc.

Si on attribue l’hystérie à une pathologie du féminin c’est à mon sens parce que le corps des femmes fut longtemps – et l’est toujours – cette chose mystérieuse, inquiétante, tabou que l’homme tente de maîtriser tandis que la femme, à raison, se révolte, quand elle en a les moyens. Cependant de cette dialectique sociale nait aussi une dialectique inconsciente et il se pourrait que de ce fameux mystère corporel naisse une jouissance qui pourrait se traduire ainsi : « dis-moi toi qui es si malin de quel mal je souffre ». Je pense tout de suite au film l’Exorciste, durant lequel la situation empire à mesure que la maitrise augmente.

Et je pense également à la naissance de la psychanalyse, discipline qui prend sa source dans la tension hystérie-médecine de l’époque. Des femmes se présentent à l’hôpital avec un mal que les médecins ne parviennent pas à soigner, un corps qui joue une nouvelle partition, il y a certes des notes en commun, on repère une paralysie, des symptômes ici et là, mais la cause reste obscure et surtout les paralysies ne suivent pas le trajet physiologique, comme si cela répondait à une logique autre, mais laquelle ? On ne répondra pas à cette question ici. Ce qui m’intéresse avant tout c’est de montrer que ce concert se joue à plusieurs. Ce n’est pas le maitre d’un côté et l’hystérique de l’autre. C’est une sorte d’accord commun qui sonne un peu faux. C’est une cacophonie que le maitre tente de délayer avec son savoir, par exemple de médecin, ne voyant pas plus loin que le bout du nez de sa théorie, et que l’hystérique aussi inconscient(e) soit-il-elle s’amuse à embrouiller, tout en l’implorant de l’aider.

Sur la photo j’ai mis l’hystérique à la place du maitre, en position de femme-orchestre, c’est elle qui mène la danse dans une fausse indifférence, en en faisant trop, en jouant plusieurs partitions, elle pose son énigme à une armada de chefs d’orchestres se retrouvant malgré eux à la place des musiciens. Un peu relayé à une sorte de soumission, non pas à l’hystérique en tant que tel mais soumis au mystère posé, sans finalement prendre en compte qu’ils ont affaire à un humain qui joue sa petite musique inconsciente.

C’est Freud qui tentera un angle nouveau, en écoutant sa musique plutôt que d’essayer de la faire taire.

Et je l’en remercie.

 

Crédit photo : www.revetaphoto.com