Archives mensuelles : décembre 2016

The Jinx – La vie et les morts de Robert Durst

Robert Durst entre, pour moi, au palmarès des cas cliniques qui mériteraient d’être bien plus célèbres ! Une notoriété un peu sale, certes, mais tellement intéressante…

Pour ce qui est de la série en elle-même, c’est la numéro 1 de mon année 2016.

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The Jinx, en français « le porte-poisse », est une série documentaire de 6 épisodes, distribuée par HBO en 2015 et réalisée par Andrew Jarecki. C’est une sorte de Faites entrer l’accusé littéral et bien plus fou. Parce que il ne s’agit pas d’un simple documentaire, ce n’est pas seulement le film d’un objet ; le réalisateur est impliqué au delà de son rôle, c’est aussi le film d’une rencontre. Simplement voilà, cela n’a rien de mielleux ou de je ne sais quoi, blablabla, c’est une rencontre entre le sujet et l’objet, non ! Je ne sais pas comment vous décrire cela sans trop vous en révéler. Mais pour user d’une métaphore, mettons que je suis une souris (= A. Jarecki le réal) et que j’adore le gruyère (= Bob Durst), alors j’en mange un peu de temps en temps, et un jour, un gruyère se met à émettre un fumet très attirant, je m’en approche et je tombe sur une montagne de gruyère, et je ne peux plus reculer, le fumet embaume jusqu’à une quasi hypnose, alors je commence à manger en sachant pertinemment que je me dirige sans doute vers des problèmes futurs, indigestion, obésité, cholestérol…

Donc en gros Jarecki s’est intéressé à Robert Durst bien avant 2015, il a réalisé un film fiction All good things avec Ryan Gosling et Kirsten Dunst qui reprend une enquête sur la disparition mystérieuse de la femme de Bob Durst. Disparition pour laquelle Bob n’a jamais été inquiété mais fortement soupçonné par tout l’entourage amical et familial, évidemment… Quand un ou une conjoint(e) se volatilise et ne donne plus jamais signe de vie, on ne peut s’empêcher de se demander comment fonctionnait le couple, étaient-ils heureux ? Et puis dans ce genre d’affaire c’est souvent la personne la plus proche qui est susceptible d’être coupable. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures.

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Bob Durst par ailleurs, est l’un des héritiers d’une fortune immobilière de New-York. Il a une tête bizarre, entre le petit animal fragile et le monstre inquiétant. On ne sait pas à qui on a affaire. Et rien n’a jamais prouvé que Bob était un malade sanguinaire, il est surtout ce genre d’homme qui vit des choses pas drôles. C’est sur cette base que Jarecki lui a toujours laissé le bénéfice du doute, sans doute fasciné par le côté tout pourrait dire que c’est lui mais en fait peut-être pas.

Sauf que…

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Et c’est là que ça devient passionnant. Durst a vu le film All good things et l’a jugé tout à fait pertinent et se demande si Jarecki ne serait pas intéressé pour l’interviewer, car après tout, Durst n’a jamais communiqué sur ce qu’on lui reproche et il a refusé toutes les propositions d’interviewes. Cette fois c’est différent, la demande émane de Bob et c’est trop beau pour Jarecki, quelle aubaine, l’objet de fascination qui appelle de lui-même à être mis en documentaire. Reste à savoir qui sera le gruyère et qui sera la souris. Dans les deux cas, ce qui nous attend, nous spectateurs, c’est la mise en scène d’une indigestion. Qui en sera la victime ?

Le trailer en dit trop je trouve, je vous ai mis le superbe générique

ATTENTION SPOIL :  A LIRE SI VOUS AVEZ VU LE DOC OU SI VOUS ETES SURS DE NE PAS VOULOIR LE VOIR OU ENCORE SI VOUS AIMEZ REGARDER QUELQUE CHOSE EN SACHANT A L’AVANCE TOUT CE QUI VA SE PASSER !

Est-on d’accord pour dire que Bobby est méga flippant ? Se dégage de ce mec une impression inédite. Ca m’a évoqué ce qu’on apprend théoriquement sur la perversion en cours mais dont on ne voit que de petits traits en clinique, puisque le « vrai » pervers, s’il existe, se rencontre peu cliniquement, pas besoin de s’encombrer d’un psy. Ce documentaire est selon moi, un véritable cadeau. On écoute, on enquête, on est avec Jarecki, assis à côté de lui à essayer de déblayer le vrai du faux du discours de Bob.

J’ai vu cette série deux fois. Et les deux fois j’ai eu envie de croire Bob, malgré ses tics, malgré le fait que tout ( et tous ) était contre lui, malgré sa fuite, son travestissement en femme muette, son manque d’empathie, sa froideur animée de micro-sourires grimaçants. Je pense que ce mec a un talent fou de suggestion, quasi d’hypnotiseur, de naïveté faussement contrôlée, et ces traits de personnalité séduisent certains interlocuteurs alors même qu’ils tentent de s’en défendre. C’est déroutant. Ce mec est déroutant. Sa syntaxe est incroyable, remplie de négations, dénégations, dénis, tournures de phrase alambiquées.

Et puis ce procès pour le meurtre du voisin, où finalement c’est la légitime défense qui l’emporte et qui explique le fait qu’il ait réussi à découper et plonger le voisin dans l’océan… C’est magistral. Tour de maître de la perversion, défiant la Loi à la manière d’un jusqu’auboutiste sidérant ; passant du vol de sandwiches dans une épicerie alors qu’il est en cavale et blindé aux as, au fait même de participer à ce documentaire.

Enfin, à l’épisode 3, Bob parle tout seul, alors que l’interview est finie. Il a toujours son micro. On l’entend. Et l’une des personne du tournage, dans un élan d’éthique et de professionnalisme, vient le prévenir. C’est ce passage qui pour moi justifie toute la folie de la dernière scène. Sans ce passage de l’épisode 3, je pense que cela aurait presque pu m’attendrir. Ce type qui, parlant tout haut, passe aux aveux pendant qu’il est aux toilettes, sans se douter qu’il est écouté. Mais là, je me dis que c’est l’ultime perversion de Bob, un dernier défi « je sais qu’ils m’écoutent, je vais dire que je les ai tués ». Et bizarrement, je trouve que ces aveux ne valent pas grand chose (même si je doute très fort de son innocence), en revanche Bob a ce don pour angoisser ses interlocuteurs et spectateurs, et c’est là que se déploie selon moi, l’immensité du trait pervers, je suis là mais pas tout à fait, je vais parler tout haut et faire mine que oops je savais pas et finalement devoir se justifier encore devant les tribunaux et continuer de jouer. Voir où tout cela peut mener.

Le seul moment de faiblesse de Bob réside dans la surprise au moment où Jarecki lui montre une preuve quasi irréfutable de sa culpabilité. Il ne s’y attend pas. Il rote. Ce soubresaut vient en écho de ses tics à l’oeil, qui eux me semblent pourtant contrôlés. Mais ce rot. Il y a quelque chose d’un cartoon dans ce rot. Gloups. Je suis fichu. C’est finalement une fraction de seconde de reconnaissance de sa castration symbolique sur 6 heures de documentaire.

Avez-vous vu The Jinx ? Qu’en pensez-vous ?